Sommaire [ 1-15 ]
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6
7 | 8 | 9 | 10 | 11
12 | 13 | 14 | 15

Sommaire [ 16-30 ]
16 | 17 | 18 | 19 |20
21 | 22 | 23 | 24 | 25
26 | 27 | 28 | 29 | 30

Sommaire [ 31-45 ]
31 |
32 | 33 | 34 | 35
36 | 37 | 38 | 39 | 40
41 | 42 | 43 | 44 | 45

Sommaire [ 46-60 ]
46 | 47 | 48 | 49 | 50
51 | 52 | 53 | 54 | 55
56 | 57 | 58 | 59 | 60

Sommaire [ 61-75 ]
61 | 62 | 63 | 64 | 65
66 | 67 | 68 | 69 | 70
71 | 72 | 73 | 74 | 75

Sommaire [ 76-90 ]
76 | 77 | 78 | 79 | 80
81 | 82 | 83 | 84 | 85
86 | 87 | 88 | 89 | 90

Sommaire [ 91-105 ]
91 | 92 | 93 | 94 | 95
96 | 97 | 98 | 99 | 100
101 | 102 | 103 | 104 | 105

LES CHRONIQUES DE PROLOGUE
Par : AUGUSTIN LEBEAU [ 1851-1852 ]
La visite de l'inspecteur Cadotte

Prologue, mardi 21 octobre 1851

Il me semble que je n’ai jamais passé autant de temps à l’école depuis ma tendre enfance. Quel plaisir que d’user ses fonds de culotte sur un banc d’école. Le bonheur! Pas de courses folles pour gagner sa croûte, pas de cris et de larmes à faire tourner les lourdes presses de La Jasette, pas de chicanes avec des paysans grincheux... Ah!

Et puis, le clou de l’année scolaire : la visite de l’inspecteur Cadotte. Tout un personnage ce monsieur! Je n’ai jamais manqué une seule de ses visites. Et ma foi, tous les enfants en ont fait autant. Astucieux, ils connaissent la vieille coutume du congé de classe après la visite. Ainsi, ils se rendent à l’école comme de bons écoliers tout en sachant qu’ils ne feront rien de la journée, sinon d’écouter sagement l’histoire de l’inspecteur.

Les élèves, tous assis et silencieux, guettent l’entrée de Mathurin Cadotte. Les plus jeunes enfants craignent le monsieur tant les plus vieux se sont ingéniés à en faire le «Bonhomme sept heures» des écoliers, une sorte de bourreau venu poser de redoutables questions. Et Cadotte y met les formes : il entre droit comme un piquet, sérieux comme un pape et s'avance très lentement jusque à l'avant de la classe. Le supplice se poursuit : il salue brièvement la maîtresse et promène son regard pénétrant sur chacun des enfants. On pourrait entendre une mouche voler tant la classe est silencieuse.

Et puis, soudain, il brise la glace : « Écoutez bien, je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée quand j’avais votre âge». Ça ne rate pas! Son petit numéro est bien réglé. Et voilà monsieur Cadotte, qui va raconter un de ses souvenirs d’enfance. M’est avis qu’il en invente un peu notre inspecteur, mais c’est pour une bonne cause, parole de Lebeau! Alors,d'une voix posée, il commence :

— Un jour, une de mes soeurs est engagée par les commissaires pour faire l'école; je n'avais que quelques arpents à marcher pour m'y rendre. Le jour de l'ouverture de l'école arrive. En partant, ma soeur me dit: « Tu ne t'en viens pas avec moi? ». Je ne réponds pas. Neuf heures sonnent à la grosse horloge de bois. Maman me dit vivement: « Que fais-tu là? L'heure de l'école est sonnée. Vite, dépêche-toi. » Je réponds d'un ton de petit-maître : « Je ne vais pas à l'école de ma soeur; j'en sais aussi long qu'elle et autant que n'importe lequel de nos voisins qui ne sont pas des fous. »

Maman ne dit rien. Elle jette sur sa tête son chapeau de paille aux larges bords et gagne la grange où papa travaille. Je prends mon sac de livres et je pars pour l'école en faisant des pas bien courts. Papa me crie d'arrêter et me dit d'un ton sec : « Nous avons une horloge à la maison qui indique l'heure; chaque matin tu partiras à 9 heures moins 10 pour l'école, ou bien j'irai te mener avec une hart, entends-tu? »

Je me rends à l'école en bougonnant. Après l'invocation à l'Esprit-Saint, ma soeur dit quelques mots d'introduction à ses élèves :
— Mes chers élèves, c'est avec plaisir que j'ai accepté de faire l'école ici à des enfants que je connais et qui me connaissent. J'espère que vous serez bien sages.

Je l'interromps en disant :

— Oui, MOUMAN, nous serons bien sages.

Deux de mes petits compagnons éclatent de rire.

— Mathurin Cadotte, me dit-elle, tu me respecteras comme les autres.

— Mais je vous respecte aussi; je vous appelle MOUMAN.

— Prends tes livres et passe la porte, mon effronté!

— Oui, MOUMAN, c'est ce que je veux.

Sortir d'une maison est chose facile, mais comment rentrer dans une autre sans certificat? Telle est la première idée qui me pique l'esprit au seuil même de la porte de sortie. Comment rentrer chez moi ? Mon père est là. Je prends le parti d'aller passer la journée dans un champ de bleuets à deux milles de chez nous. Je prends mon dîner aux bleuets. La faim me ramène à la maison tout tremblant; la famille est attablée en train de souper.

— Mon fils, tu n'as pas soupé. Viens prendre ta place accoutumée, près de moi, dit mon père d'une voix douce.
— Je n'ai pas faim, dis-je.

— Viens, viens, il faut manger pour vivre, mon enfant.

Je me rends finalement à sa demande. J'aperçois dans un coin une belle hart de merisier vert. Quel fouet redoutable! Mon père dit à ma soeur, (la MOUMAN de l'école) :

— Va donc lui chercher des confitures et une bonne tasse de sirop d'érable.

L'idée me vient alors qu'on commençait par du sirop d'érable mais qu'on finirait par du «jus de merisier». Après la prière et le chapelet, mon père m'appelle. Pour toute réponse, je baisse la tête et me place un doigt sur les lèvres.

— Apporte ta chaise et viens t'asseoir près de moi, devant ce bon feu de cheminée. La nuit est fraîche; il faut se défier du serein du soir.

J'apporte ma chaise en marchant bien lentement pour mon âge.
— Va me chercher la hart qui est dans le coin.

— La... la hart?

— Oui, la hart. Es-tu devenu sourd tout d'un coup ?

Mon père prend la hart, la dépose par terre et me fait asseoir.

— Mon fils, me dit-il d'un ton bien calme, tu vas me dire bien franchement ce que tu veux faire dans le monde.

— Je veux faire un habitant comme vous, père.

— Mais sais-tu que pour faire un habitant, il faut travailler bien fort?

— Je peux travailler comme deux hommes, moi; vous allez être surpris.

— C'est bien, mon enfant. Va te coucher pour bien travailler demain. Bonne nuit, mon enfant.

Je me lève lestement et jette un regard victorieux sur le bâton de merisier. En passant devant ma soeur je lui fais une grimace, en lui disant : « Bonne nuit, MOUMAN ». Le lendemain matin, il faisait encore bien noir quand mon père m'appelle.

— À l'ouvrage, vite.

— Mais il fait noir, papa.

— Je ne te demande pas s'il fait noir ou clair, je te dis de te lever. Puis d'un coup de bras, il me jette au bas de mon lit.

— Après ta prière, tu iras travailler sur la terre de Claude. Il y a 25 arpents de clôture à faire, et 25 arpents de fossé à récurer.

— Combien d'arpents, papa?

— Vingt-cinq. Es-tu sourd?

Je fais ma prière avec un peu de distraction. Papa, ayant fini la sienne, me crie :

— Je ne veux pas de traînards dans ma maison. Tu le sais. Tu ne vas plus à l'école, mon garçon. Tes journées vont commencer maintenant avant neuf heures. Vite, à l'ouvrage.

Je pars. Le lieu de mon travail est à sept arpents de distance. J'ai peur : un ours a été vu dans un champ d'avoine quelques jours auparavant. Me voilà à l'ouvrage. J'essaye d'enlever une grosse perche de cèdre; mes gémissements attirent l'attention d'un gros boeuf malin, gardien du troupeau. Il accourt à la clôture, menace de venir m'attaquer. Perche en main, je l'empêche de sauter. Je sue à grosses gouttes, j'appelle à mon secours mon ange gardien et tous les saints du Paradis. Mes forces m'abandonnent, lorsque je vois arriver papa à cheval, une chaudière au bras.

— Que fais-tu là, mon garçon?

— J'ai peur du boeuf.

— Tu vas faire un drôle d'habitant. Tiens, voilà ton déjeuner. Et il dépose à mes pieds une chaudière fumante.

— Je n'ai pas faim, je ne mangerai pas.

— Un habitant qui ne mange pas devient vite riche. Je te prédis que tu mourras grand seigneur de la paroisse de Saint-Jacques de Montcalm.

Sans plus dire, il reprend la chaudière, remonte en selle et s'éloigne en me disant de garder « Pataud » pour me préserver des bêtes féroces qui veulent détruire l'herbe de mon champ. J'ai envie de dire: « Je vais manger »; mais quelque chose me retient. Est-ce bien l'humilité ? Je la crois incapable de me jouer un pareil tour. Je regarde mon père s'éloigner. Je crois à chaque instant qu'il va s'arrêter et revenir, mais mon espérance est trompée. Je dois me remettre à faire ma clôture. Plus tard, mon père revient me voir, apportant avec lui une masse de bois d'orme. Il ébranle un piquet.

— Mais, mon garçon, pour qu'une clôture retienne les bêtes féroces, il faut que les piquets soient bien enfoncés dans la terre. Voici une masse et un petit banc pour te permettre de faire ton ouvrage. Puis il s'éloigne. Je monte sur mon petit banc. Le maillet, très pesant, était fixé à un long manche. J'essaye de le soulever jusqu'à la hauteur de ma tête. Il refuse d'aller plus haut et retombe à mes pieds. J'essaye de nouveau. Cette fois, le maillet monte au-dessus de ma tête, un des pieds du banc cède et je tombe avec ma massue dans le fossé boueux que j'avais reçu ordre d'approfondir. Je me jette sur le bord du fossé et me mets à pleurer à chaudes larmes.

Tout à coup, un cri perçant pénètre à mes oreilles.

— À l'ouvrage, mon garçon, ce n'est pas encore l'heure du midi.

Ô douleur! j'aperçois mon père courant vers moi avec la fameuse branche de merisier en main. Je relève mon buste dans la posture la plus humble. À genoux, je lui dis que je ne suis pas fait pour être habitant et lui demande d'aller à l'école lui promettant que dorénavant, j'allais bien écouter ma soeur.

— Va déjeuner, me dit-il ; tu te rendras à l'école, tu demanderas à genoux pardon à ta soeur. Mais remarque bien ceci : si tu veux recommencer ton jeu, je recommencerai le mien. Cette fois ce sera définitif.

Après le dîner, je me rends à l'école, demande publiquement pardon à ma soeur qui me dit d'aller prendre mon siège. Elle était à la leçon des règles de trois. L'élève au tableau se montrait au-dessous de sa tâche.

— Qui peut faire ce calcul ?

Je saisis la craie :

— Je multiplie 328 par 4, mademoiselle Lacasse; 4 fois 8 font 32, mademoiselle Lacasse; je pose 2 et retiens 3, mademoiselle Lacasse.

— Achève tes demoiselle Lacasse et contente-toi de calculer, me dit-elle, agacée par ma politesse soudaine. Il n'y avait plus à l'école de MOUMAN, mais une institutrice agréée par mes parents et représentant leur autorité à qui je devais le respect que je lui ai donné ensuite.

L'année suivante je partais pour le collège.

L'inspecteur s'interrompt durant quelques secondes. Son auditoire le dévore des yeux. Il profite de son effet et ajoute :

— Réfléchissez à cela mes enfants. Je vous donne congé de devoir et de leçons pour ce soir. Puis, après un autre silence, il ajoute:

— L'école est terminée pour aujourd'hui, vous pouvez retourner à la maison. Et allez donc méditer un peu à la maison, vous ne serez que mieux disposés demain matin pour reprendre la classe.

Je vous l’avais bien dit n’est-ce pas? Congé pour tous... moi aussi d’ailleurs. J’ai une folle envie de faire l’école buissonnière car il fait un temps des dieux. Merci monsieur Cadotte!


Augustin Lebeau, journaliste

La grange Yankee
et
l'enclos des chevaux.
La résidence du juge de paix.

Donald Laprise

Chez Donald Laprise

La chambre des enfants transformée en chambre d'amis.
Chez Donald Laprise
Percepteur seigneurial

Le bureau

Chez Donald Laprise

Le salon de la résidence.