|
Prologue, mercredi 22 octobre 1851
Une autre disparition troublante est survenue. Lépouvantail Cornélius, celui-là même qui a tant fait jaser et rire les habitants du village sest volatilisé. Sagit-il du vol dun brigand de grand chemin ou dun autre mauvais coup?
Croyez-moi, si ces disparitions continuent, le jour nest pas loin où cest tout le village qui disparaîtra! Mais par où, grands dieux? Quen pensez-vous? Une disparition, cest un simple hasard; deux disparitions, cest une coïncidence... mais trois disparitions, mes amis, cest un fait! Comptez avec moi : Dabord Lancette, ensuite le pupitre de mademoiselle Tremblay et enfin, Cornélius, un inoffensif épouvantail.
Mais qui donc voudrait de Cornélius? Certes, lépouvantail est efficace mais pas vraiment un homme bon à marier! Et pas joli, joli... Il sagit du fruit de limagination farfelue de Alcide Tremblay, un grand « patenteux » du village. Le squelette est constitué de deux branches solides attachées ensemble pour former une croix. Une motte de paille recouverte dun vieux chapeau en feutre fait office de tête. Vingt grosses plumes doie tout ébouriffées, teintes une par une, cernent les bords du couvre-chef.
Sous loeil avisé de leur père, les enfants ont trempé leurs plumes dans les teintures fabriquées avec des plantes et des écorces : lellébore à trois feuilles pour le jaune, le Galium tinctorium pour le rouge et lécorce dérable rouge pour le bleu. Un savant mélange de couleurs nest-ce pas? Imaginez donc un peu la «bobine» colorée de cet épouvantail et vous comprendrez mieux pourquoi les habitants, les voyageurs et les passants lui ont tant prêté attention!
Et ce nest pas tout. Les yeux sont de gros morceaux de charbon et la carotte qui représente le nez a été piqué dun clou quaucun moineau ne voudrait adopter comme perchoir! Par contre, je métonne quaucun rongeur ne se soit encore emparé de la carotte. Pour sûr que ce diable de Cornélius doit faire peur avec son apparence humaine. Dailleurs, il est chaudement vêtu dune veste en haillon et bourré de paille pour lui donner plus de brioche, plus de chair. Bref, ce coloré personnage, ce croque-mitaine des champs fait peur tant aux corneilles quaux rongeurs de tout crin. Une merveille, vous dis-je!
Chaque jour les enfants de Marie-Louise faisaient une ronde autour de Cornélius, histoire de conjurer le mauvais temps. Il chantaient en choeur cette comptine:
Cornélius, Cornélius,
Chasse les nuages,
Éloigne la pluie,
Et rend hommage
Au soleil qui luit.
Vous comprendrez que cest donc avec beaucoup de peine et de larmes que les enfants mont rapporté sa disparition. Devrait-on promettre une récompense à celui qui ramènera Cornélius mort ou... vif? Faudra y jongler. Mais ces disparitions minquiètent. Aux dernières nouvelles, je ne suis pas seul à me faire du sang de cochon.
Augustin Lebeau, journaliste
|
|