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LES CHRONIQUES DE PROLOGUE
Par : AUGUSTIN LEBEAU [ 1851-1852 ]
Pratique de hockey sans crottin

Prologue, samedi 7 février 1852

Ce matin, personne ne s'est fait prier pour sortir du lit.

Dans les nombreux foyers de la seigneurie, les garçons et les filles ont accompli leurs tâches sans rechigner. Puis, progressivemement ils ont quitté la maison pour se rendre à la patinoire.

Aujourd'hui, c'est journée de pratique! Les enfants et les grands ont bien hâte. Les garçons se sont donné rendez-vous au magasin général; histoire de voir à quoi pouvait bien ressembler leur équipement.

Les deux capitaines, Mathieu Martin dit Tudor et Guillaume Rasmussen, sont vite étonnés de la forme des jambières et des coudes! Ils se regardent sans oser dire quoi que ce soit.
— Ça alors! hurle René Lebeau sans prévenir. On va ressembler à l'épouvantail des Beaulieu que monsieur le curé a retrouvé dans son confessionnal. On va faire rire de nous autres.

Anabelle constate alors le désarroi des jeunes garçons.

— Ben voyons! avant de «chicaner», y faudrait peut-être essayer l'équipement. On a travaillé très fort et on a suivi les indications des enfants du futur. Et si ça suffit pas, essayez de vous imaginer à quoi ils peuvent bien avoir l'air ces fameux «hocketeux» du futur!

François-Régis Simard esquisse alors un large sourire. C'est qu'il a de l'imagination le Régis. Les autres garçons le regardent et ils se disent qu'elle doit être bien bonne!

Le jeune Harris est déjà prêt! Il a déjà fière allure avec son capot de serge bleu, ses mitasses et sa tuque. Ajoutez-y des jambières et des coudes en écorce de bouleau, un brassard d'un beau bleu indigo et il a l'air... bizarre... bizarre ou bigarré? Allez donc savoir!

— J'vous dis que c'est léger, lance-t-il comme pour réveiller les autres. Y faut vite s'habiller, mademoiselle Tremblay nous attend à la patinoire avec monsieur Laprise.

La torpeur fait place à la frénésie; chacun installe l'équipement par dessus ses pantalons de grosse étoffe et par dessus son capot. Tout à coup, une voix joyeuse enterre le brouhaha des garçons.

— Regardez-moi ça les enfants!

Jeanne Fréchette et madame Lemieux entrent dans la pièce les bras chargés de bâtons de hockey. L'instant est magique.

— Là tu parles! lance avec enthousiasme Charles Bernier.

Les gamins se lancent sur les bâtons. Ils ont vite fait de les empoigner et, dans un chahut indescriptible, ils quittent le magasin pour essayer le bâton avec un crottin.

— Non! non! Charles ce n'est pas la manière de tenir le bâton. La palette doit être au sol. Tu prends le bâton par le bout qui est droit. Comme ça ce sera plus facile de frapper le crottin!

— De quel côté y faut le tenir ce foutu bâton? Comment je place mes mains?

— J'sais pas plus que toi avoue Mathieu. Place-les comme tu te sens le mieux.

Pour quelques-uns, les premiers essais semblent très difficiles et les chutes sont fréquentes. Bientôt, la crainte de faire «rire de soi» fait place au fou rire général. Les garçons s'amusent de voir les autres affublés de ce « bougre d'équipement» et de tomber sur la neige durcie. Guillaume et Mathieu n'osent imaginer ce que ce sera sur la glace. Ils ont l'impression de s'être embarqués dans quelque chose de complètement fou!

Puis, parvenu à la patinoire ils voient les filles qui forment un groupe impressionnant. Elles sont bien une vingtaine sans compter leurs mousses de petits frères et leurs coquines de petites soeurs. Elles sont là, dangereusement calmes, un petit sourire moqueur accroché sur les lèvres.

À la vue des garçons elles éclatent de rire; les larmes coulent sur leurs joues. Il y en a même qui se roulent par terre dans la neige.

Guillaume lève les yeux au ciel! Mathieu crie après ses joueurs qui sont plutôt à la fête qu'à leur affaire. Guillaume se dit qu'il faut demeurer digne.

Monsieur le curé Chandonnay est également là, près de Trefflé Bellerive et de Jos Languille. Les hommes semblent amusés de l'accoutrement des garçons.

Les deux capitaines rappellent leurs joueurs à l'ordre! Ils forment alors un cercle serré et écoutent en silence les paroles de leur chef respectif.

Messieurs Laprise père et fils sont prêts. Ils rejoignent les garçons pour leur expliquer la façon dont la partie doit être jouée.

— Il faut un gardien de but pour chaque équipe. Le jeune Roland Bergeron, pas très vite en calcul, s'empresse de compter: 1 + 1, ça fait... Il n'a pas le temps de terminer son calcul qu'il se voit nommer gardien de but.

— Ça m'intéresse pas d'arrêter le crottin! J'vais sentir le diable et ma mère ne sera pas contente! Et pis je vais avoir «frette» à attendre le crottin! Attendre un lancer de crottin, on ne m'y reprendra plus!

— Holà! Pas de discussion, lance Guillaume.

Donald Laprise explique la position des autres joueurs : trois devant et deux derrière. Les défenseurs doivent aider leur gardien de but pour empêcher le crottin de pénétrer dans le but.

— Ça fait donc 3 gardiens de but par équipe lance fièrement Régis!

— Non... non... vous devez aider le gardien de but... pas garder les buts!

— C'est quoi la différence?, lance l'insolent de l'équipe des Rouges.

Monsieur Laprise joint ses mains comme pour faire une prière. Il a l'air tellement solennel que les garçons comprennent qu'il vaut mieux se taire et faire ce qu'il dit. Après tout, monsieur le juge de paix a toujours le dernier mot!

— Monsieur Lavoie nous a fourni trois sifflets de marin. Lorsque vous entendrez le sifflet il faut cesser de jouer. On va alors vous expliquer la raison de cet arrêt.

Roland Bergeron lève à son tour les yeux au ciel. J'vais geler tout rond pense-t-il! Si on arrête tout le temps de jouer! Ça va prendre des heures et je vais sûrement mourir de froid. Y sont fous ces enfants du futur. Tu parles d'un jeu de «vilains»!

Puis, monsieur Laprise s'aperçoit que personne n'a chaussé les patins!

— Ça se joue en patin ce jeu là! Qu'est-ce que vous faites avec vos bottes? Où sont vos patins? Vous avez vraiment les deux pieds dans la même bottine ce matin!

— Y'en a pas beaucoup dans le village qui ont des patins, explique Guillaume, très calme. On voulait être juste avec tout le monde!

— Mouais. Je vois... Votre sens de la justice vous honore mes enfants! Alors, soit! conclut le juge de paix. En place! La pratique débute.

Les deux centres sont prêts. Ils sont face à face et ils attendent le crottin, mais le crottin ne vient pas.

— Les filles n'ont pas cessé de rire depuis l'arrivée des garçons. Elles tapent furieusement dans leurs mains. Elles demandent que la partie commence. Elles crient pour les Rouges puis pour les Bleus mais, qu'est-ce qu'elles crient au juste?

— Où est la rondelle? demande monsieur Laprise.

Tous se regardent. Chacun pense que l'autre a la rondelle. Il y avait un amas de crottin juste devant la cabane de monsieur Bellerive et maintenant il n'y a plus rien, tout a disparu et personne n'a rien vu.

— Il nous faut du crottin! crient Donald et Pierre Laprise.

Ce dernier a de la difficulté à dissimuler son amusement.

Pauline Papineau triomphe. Pas de crottin. Pas de partie. Édith Desrosiers, Chloé Lavoie et Berthe Scott sont en retrait. Elles semblent revenir du lieu d'un crime.

Monsieur Laprise jette un coup d'oeil du côté des spectateurs. En voyant l'air satisfait des filles, il comprend la situation. Il est vrai que sa fonction a fait de lui un homme très perspicace. Il s'avance alors vers le groupe de filles. Où est le crottin? demande-t-il à celle qui lui paraît être la meneuse.

— J'sais pas, répond effrontément Pauline.

Monsieur Laprise essaie de garder son sérieux. Il sait qu'une autre partie est en train de se jouer et ce n'est pas du hockey. Puis, il s'adresse aux garçons.

— Les enfants vous allez parcourir les rues du village à la recherche d'un crottin assez dur pour servir de rondelle.

Le tableau est comique et peu à peu on voit les gens du village, cachés derrière leur fenêtre pour observer cette drôle de procession!

Les deux capitaines accoudés sur leur bâton regardent la scène et ils ne peuvent s'empêcher de sourire. Les filles ont gagné. Du moins, pour quelques minutes!


Augustin Lebeau, journaliste

La grange Yankee
et
l'enclos des chevaux.
La résidence du juge de paix.

Donald Laprise

Chez Donald Laprise

La chambre des enfants transformée en chambre d'amis.
Chez Donald Laprise
Percepteur seigneurial

Le bureau

Chez Donald Laprise

Le salon de la résidence.