|
Prologue, samedi 20 mars 1852
La récolte de la sève d'érable est l'une des plus vieilles traditions de notre pays. Les «sauvages» pratiquaient déjà cette activité bien avant l'arrivée des Français et des Anglais. D'ailleurs, ce sont eux qui leur ont appris les rudiments des sucres.
Le «temps des sucres» varie. En général, il a lieu durant les mois de mars et d'avril, au gré d'abord et avant tout de la température. La récolte est plus ou moins bonne selon l'alternance de gel et de dégel. La saison peut ainsi durer 8 jours ou parfois presque un mois.
Lorsque les « premiers soleils » réveillent la sève des érables, tous les membres de la famille se mettent à l'oeuvre. Le travail est urgent, car la sève n'attend pas. On prépare les auges, seaux, goudilles, chaudrons, tonneaux et, grands et petits, on monte à l'érablière au bout de la terre.
Il faut d'abord entailler les troncs au moyen d'une vrille, à environ trois pieds du sol. Puis on y introduit soit une lame de couteau, soit un morceau de bois taillé sous lequel on installe un seau. Il faut ensuite, au fil des heures, passer régulièrement pour recueillir la sève et la ramener à la cabane à sucre. La cueillette se fait à l'aide d'un traîneau surmonté d'un grand tonneau de bois qu'on conduit sur une trace nivelée d'avance. La tournée terminée, on revient à la cabane à sucre et on transvide la sève dans de grandes chaudières sous lesquelles frétillent de gros feux de bois qu'on doit entretenir constamment. L'eau, en bouillant, se transforme d'abord en sirop puis en tire et finalement en sucre. Celui-ci est par la suite déposé dans des jattes de bois où il durcit en forme de pain rond. C'est ce qu'on appelle le « sucre du pays ». On fait aussi des réserves de sirop.
La cabane à sucre ressemble à un abri très modeste, souvent ouvert sur les côtés. Quand on monte à l'érablière pour «bouillir», on y passe toute la journée. Outre les membres de la famille, se joignent bien volontiers à eux les amis, les villageois, les résidents des autres rangs. Comme on peut le soupçonner, ces corvées tournent assez rapidement en partie de plaisir où, entre quelques chansons, on se remplit l'estomac.
Marc Borduas, le joueur de tours a manigancé quelque chose lors d'une de ces fameuses parties de sucre. Laissons-le raconter, avant qu'il ne s'écroule de rire:
Bon, écoutez-moi, c'est bien simple! Le sucrier, en plus de surveiller le sirop, cest lhomme sur qui on compte pour faire rire son monde. On avait donc convenu, avec les deux familles, de faire «courir» la corde à virer le vent à deux jeunes garçons.
Cest une attrape ben simple; un peu comme de demander de brasser leau de vaisselle pour pas quelle colle au fond. «La corde à virer le vent» cest tout simplement quon demande à quelqu'un dont on veut profiter un peu, daller chez le voisin chercher la fameuse corde, sous prétexte que leau dérable bouille mal, vu que le vent souflle pas du bon bord.
On peut dire, par exemple: «Va donc chez Ti-Bras, chercher la corde à virer le vent, cest à lui quon la prêtée la dernière fois». De mèche avec nous-autres, Ti-Bras leur a dit: «Cest plus moi qui lai, je lai passé à Tremblay, mon voisin» ... et ainsi de suite jusquà la fin de la journée où ils sont revenus à la cabane bredouille; là, on leur a mis les oreilles dâne sur la tête et tout le monde a bien ri deux. Ça faisait au moins 5 ans que javais pas vu des gars marcher comme ça, avec autant de sincérité, dans une attrape. Parole de sucrier, j'ai jamais autant «casser de sucre sur le dos» de mes prochains! Ils ont goûté à une sucrée de belle journée! Ha! Ha!
Marc Borduas se tient encore les côtes. Et tout le village a bien ri. Quant aux deux jeunes, ils se sont bien jurés de ne plus se laisser prendre aux pièges de Borduas. Mais, ils préparent une petite vengeance. Borduas l'aura cherché. On verra bien si le farceur sera pris à son propre jeu un de ces jours. A malin, malin et demi...
Aux dernières nouvells, Borduas en riait encore.
Augustin Lebeau, journaliste
|
| |