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LES CHRONIQUES DE PROLOGUE
Par : AUGUSTIN LEBEAU [ 1851-1852 ]
Bavardage et lavage

Prologue, mercredi 2 juin 1852

Perrette Lacoste, modèle de charité chrétienne, comme on dit malicieusement, est la plus criarde du groupe. C'est elle qui commence les commérages et rapidement les autres femmes emboîtent le pas. Leurs bavardages bruyants font penser aux jacassements de la pie en quête de baies à dévorer.

Tendons bien l'oreille!

— Mesdames, avez-vous vu l'annonce de notre grande romancière dans le magasin général, demande Perrette Lacoste!

Louise Gadouas, les deux poings sur les hanches, toise sa voisine d'un regard de jugement dernier et lui dit:

— Tu sais ben que j'sais pas lire ni écrire et je ne suis pas la seule: j'pourrais même dire que c'est la plus grande partie du monde de par ici qui savent pas lire ni écrire. Il n'y a que toi qui est instruite alors, fais pas ton importante et cesse de nous faire languir.

— Ben d'abord, faut que j'vous dise que c'est ma p'tite Pauline qui est arrivé un jour tout excitée et qui voulait absolument avoir un p'tit chat de madame Mathilde Duchesne. Imaginez-vous que Madame Laprise, en plus du magasin général, a aussi demandé à la maîtresse d'école de lire son annonce en classe. Depuis ce jour les enfants n'arrêtent pas de nous tanner pour avoir un de ces p'tits chatons. La p'tite en a perdu le sommeil. Devant tant de persévérance inhabituelle de la part de ma Pauline, j'me suis demandé ce qui avait ben pu l'intéresser autant. Alors je suis allée au magasin général et j'ai copié l'annonce sur un bout de papier.

— Viens en au fait, tonne la doyenne du groupe.

Il est évident que Perrette Lacoste avait dans l'idée de parler de cette histoire-là car la copie du texte était dans sa manche en compagnie de son tout nouveau mouchoir.

— Qu'est-ce que ça dit l'annonce, rajoute la jeune Brigitte fort curieuse.

— J'vous la lis. Comme ça, il n'y aura pas un mot de rajouté. «quatre adorables chatons angora cherchent un foyer d'accueil chaleureux. Ces véritables bijoux de la nature sauront vous couvrir de caresses, de ronronnements amicaux et feront l'orgueil de votre maison.»

La Perrette n'a en effet rajouté aucun mot au texte mais, on ne peut pas en dire autant de ses mimiques. Madame la juge à paix aurait été bien chagrinée de se voir caricaturée aussi méchamment par cette paysanne cancanière.

— Ouais! elle fait de belles phrases madame la juge à paix, dit joyeusement la vieille Eugénie Simard, occupée à frotter sur la pierre les caleçons de son cher époux Joseph-Marie Gadouas.

— C'est pas tout, reprend la bavarde, elle a donné une description de chacun de ses p'tits chats. J'comprends que ma p'tite Pauline désire autant un chaton. La bourgeoise décrit ses chatons comme s'ils étaient des personnes comme vous et moi. Non, non, je devrais pas dire ça; elle les décrit plutôt comme de nobles seigneurs.

— Ben, voyons, madame Papineau, vous exagéreriez pas un pt'it peu, lance Léonne, qui connaît bien les excès de sa voisine.

— Vous verrez ben par vous-mêmes! Voici ce qu'elle dit de ses châtons: « Nés d'un père aristocrate "Châtelain" et d'une mère musicienne "Chacone", ces superbes chatons blancs aux yeux couleur d'émeraude cerclés de noir, répondent aux noms de Chahut, Chatouille, Charade et Charabia.

— Eh ben, lance Anne Papineau, y a de quoi rendre jaloux le seigneur Prologue.

La raillerie de madame Anne fait son effet. Les femmes se tapent sur les cuisses et les épaules en portemanteau de ces femmes endurcies à la tâche sont secouées par des rires nerveux.

Seule la jeune Brigitte hausse les épaules comme pour signifier qu'elle n'apprécie pas les moqueries dont madame Mathilde Duchesne est l'objet. C'est qu'elle admire secrètement cette femme passionnée et romanesque.

Et, Perrette Lacoste de poursuivre, un poing sur la hanche (elle lit lentement en appuyant sur chacun des mots):

— CHAHUT : Véritable gardien de vos rêves, chasseur d'élite en matière de cauchemars, de fantômes et de sorcières, courageux, épris de justice, passe le plus clair de son temps à dormir ou à chahuter s'il se sent brimé dans ses droits. Il pourrait à l'occasion et pour son plus grand plaisir, occuper le poste d'acheteur de rats dans votre grange-étable en échange de chaleur humaine, de repas substantiels et de caresses quotidiennes.

— Brimé dans ses droits, brimé dans ses droits, lance Fortunée Borduas qui n'aime pas beaucoup les chats. Ça veut dire quoi au juste! Et pis nous autres on serait pas brimé dans nos droits avec ces pachas de chats qui mènent une vie de roi sans rien faire pour le mériter! Pis nous qui travaillons comme des esclaves, qui c'est qui nous donne de la chaleur humaine? Hein! qui? Dites-le moi!

La lectrice interrompt sa lecture. Elle semble heureuse de l'effet produit par les paroles vindicatives de Fortunée. Puis, elle reprend là où elle avait laissé.
— CHARABIA : Apollon confus, baragouinant un langage de chat incompréhensible, vous obéira fidèlement si vous lui donnez des consignes contraires à celles que vous souhaitez. Il vous suivra pas à pas, à l'écoute de vos moindres gestes et lira dans vos pensées. Compagnon attentif et affecteux, ce chaton a décidément du chien!

— Ouais! ce chat-là, c'est encore mieux qu'un mari, s'exclame Louise Gadouas. Oh! Excusez-moi, vous pouvez poursuivre votre lecture madame Lacoste.

— CHARADE : grâce sublime, élégante, énigmatique et mystérieuse, vous comblera de sa douce présence et vous étonnera par ses prouesses épistolaires. Elle peut lire dans l'obscurité, mimera des mots que vous aurez à deviner et donnera des coups de pattes sur votre plume si une faute d'orthographe se glisse sur le papier.

— J'comprend que ma p'tite veut avoir Charade. Elles pourront faire leur devoir ensemble, lance joyeusement Perrette, fière de sa trouvaille. Ecoutez bien la description du dernier chaton!

— CHATOUILLE : Exquise beauté féline, insatiable de curiosité, humoristique à souhait, vous raviera par son entrain et ses espliègleries. Fort distinguée, ravissante, cette grande dame de compagnie sèmera la paix et la douceur de vivre dans votre foyer.

— J'comprend pas la plupart des mots qu'à dit, lance anxieusement Marie-Louise Larose. Je me sens un peu ignorante mais que c'est que ça veut dire «pistolaire», demande-t-elle en se tournant vers la lectrice?

Il est évident que notre cancaneuse ne connaît pas non plus la signification de ce mot mais comme elle sait que personne ne poura aller le vérifier elle pense rapidement et dit sans sourciller:

— Prouesses épistolaires, ça vient de pistole. hum! ça veut dire que c'est un chat espagnol qui est très riche.

Les femmes sont toutes pantoises tellement elles sont étonnées par la réponse de Perrette.

— T'en connais des choses, lance la vieille Eugénie.

Satisfaite de son effet, Perrette ajoute :

— Vous pensez bien que les enfants veulent tous avoir un de ces chatons si magnifiquement décrits. Devant l'insistance de la p'tite, mon époux Archibald a fini par lui promettre qu'il irait chercher Charade si elle «marchait au catéchisme» et si elle réussissait bien l'examen d'instruction religieuse qui lui permettrait de faire sa première communion avec les autres enfants au mois de juin. Ça fait déjà trois semaines qu'elle marche au catéchisme et j'vous dit qu'elle s'applique. Chaque jour, elle se rend à l'église avec une douzaine d'autres enfants du même âge pour les exercices préparatoires. La première journée, monsieur le curé Chandonnay leur a expliqué que la première communion ne se faisait pas sans le sacrement du pardon ni sans une instruction religieuse et des connaissances suffisantes.

— Notre bon curé est un saint, lance Perrette en haussant le ton! Il pense pas seulement aux enfants, il pense à nous autres aussi; en plaçant l'instruction en début mai, il a voulu que les enfants puissent nous aider aux travaux des champs. Il paraît qu'il va y avoir beaucoup de premiers communiants cette année. Notre curé a accepté que de jeunes adultes des paroisses avoisinantes se joignent au groupe de nos enfants.

— Comment se fait-il que des garçons de 18 et 20 ans fassent leur première communion seulement cette année, demande la jeune Brigitte.

— Ah, répond Perrette, il y a des gens qui n'ont pas de conscience ma foi et qui ne se sont pas souciés d'envoyer leurs enfants au catéchisme. Ils les ont ainsi gardé dans l'ignorance des choses de Dieu! Et comme ce sont des ignorants eux-mêmes et des paresseux, leurs enfants grandissent sans connaître ce que sont le péché, la mort de l'âme, la pénitence, la miséricorde divine, le jugement dernier, l'enfer, le ciel, l'avarice, l'usure, l'impureté, la foi et la sanctification du dimanche (Perrette commençait à léviter).

La doyenne du groupe, qui en a vu bien d'autre, intervient alors pour ramener Perrette à l'ordre.

— C'est pas toujours la faute des parents, dit-elle. Quand il n'y a pas de curé dans la paroisse ou ben encore qu'il est trop vieux pour s'en occuper, les enfants peuvent pas marcher au catéchisme! Et pis, il y en a qui sont ben pauvres et qui ont besoin des enfants sur la terre.

Après quelques minutes de réflexion, profitant du silence qui s'est fait autour de son intervention, elle ajoute :

— Je connais de pauvres femmes qui ne peuvent laisser aller leurs enfants au catéchisme mais qui leur ont appris tout ce qu'elles savent de notre religion! Ça fait que ce sont des familles ben pieuses quand même! Faut pas juger de même ma Perrette, le bon Dieu pourrait se fâcher de voir ainsi ses brebis les plus malheureuses calomnier par quelqu'un qui manque de rien!

Ouf, murmure Brigitte Tremblay à sa voisine, il y a quelqu'un qui l'a enfin remis à sa place la Perrette.

Renfrognant son humeur, madame Lacoste cesse de parler pendant quelques minutes. Mais avec elle, le silence n'est jamais trop long! C'est à croire qu'elle a peur de la paix! Il est évident que nous allons apprendre encore bien des choses de la bouche de cette démone.


Augustin Lebeau, journaliste

La grange Yankee
et
l'enclos des chevaux.
La résidence du juge de paix.

Donald Laprise

Chez Donald Laprise

La chambre des enfants transformée en chambre d'amis.
Chez Donald Laprise
Percepteur seigneurial

Le bureau

Chez Donald Laprise

Le salon de la résidence.