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Prologue, mardi 22 juin 1852
La p'tite Odile Lavoie est aux anges. Elle reçoit, comme promit par son père, une douzaine d'enfants qui ont «marché au catéchisme avec elle». Elle a préparé, avec l'aide de ses soeurs, des petits biscuits et un gros gâteau au chocolat.
Un à un, les amis arrivent, excités par la promesse d'une journée mémorable car monsieur Lavoie racontera son aventure au Labrador.
Le plus sérieusement du monde, la petite souhaite la bienvenue et invite ses amis à venir s'asseoir au salon! C'est un privilège de pénétrer dans ce lieu hors du commun. Les enfants ont des yeux tout le tour de la tête! Des oh! et des ah! traduisent leur étonnement!
L'hôtesse leur sert un thé très odorant! Encore une occasion de s'exclamer!
Hum!, comme c'est bon! Mais qu'est-ce que c'est, demande poliment le jeune Robert Bergeron.
Odile n'a pas le temps de manifester son contentement que son père entre dans la pièce.
Bonjour les enfants, lance-t-il joyeusement!
Sans attendre la réponse des enfants, il se cale dans son fauteuil préféré et bourre sa pipe. Après quelques minutes, il prend un air de circonstance et commence son histoire.
Javais à peine 15 ans quand mon père ma fait engager comme matelot sur la goélette de Thomas Simard, son cousin au deuxième degré. Je naviguais déjà depuis quelques temps sur la barge de mon père, mais il voulait que je sois mieux instruit dans lart de la navigation et croyait que je pourrais mieux lassister dans ses ambitions commerciales si japprenais à naviguer sur une goélette. Ce qui sera le cas effectivement! Mais cest une autre histoire. Je reviens à mon équipée du printemps de 1824 à bord de lAubépine, une belle grande goélette de 55 tonneaux mise à flot quelques semaine plus tôt à La Malbaie.
Moi et mon père avons rencontré le capitaine Simard à Québec alors qu'il était à préparer son départ pour la côte du Labrador. Il avait 8 hommes déquipage mais lun deux, ne se sentant pas très bien, avait prié son capitaine de le laisser à La Malbaie en passant. Simard cherchait donc un remplaçant lorsque mon père et moi sommes arrivés pour prendre livraison dune commande de tissus chez un gros négociant de Québec.
Quand Thomas Simard rencontre Isidore Lavoie, ce sont les cris, les rires et les embrassades qui précèdent les nouvelles et les rumeurs de La Malbaie et de lIle-aux-Coudres, puis les farces et les racontars de toutes sortes ! Mon père navait pas la langue dans sa poche et Thomas Simard, qui bourlingue encore aux dernières nouvelles, ne donne pas sa place je vous lassure. De fil en aiguille, Thomas en vient à se plaindre de la perte de son matelot. Mon père ne fait ni une ni deux et me pousse dans les bras de Simard en lui disant :
Vlà ton homme pour le Labrador, Thomas. Solide, jeune, déjà habitué à naviguer sur les gros canots et les barges du haut du fleuve. Reste à achever sa formation en l'initiant à la navigation du bas du fleuve. Je t'le prête, cest mon meilleur marin deau douce, ajoute-t-il avec un clin doeil
A cet endroit précis de l'histoire, le père d'Odile prend une pose, il a le regard illuminé. La p'tite Odile sourit, elle sait ce que c'est. C'est la lumière, la lumière qui vient habiter son père lorsqu'il raconte cette aventure. Elle sait maintenant qu'il refait le voyage à chaque fois et c'est la lumière du large que l'on voit dans ses yeux. Puis, au grand soulagement des enfants, notre grand aventurier reprend là où il avait laissé.
Le père Thomas jauge ma personne. Jétais encore loin de mes 6 pieds cet été-là et ma face était bien jeunaude, mais javais une belle carrure dépaules et mes mains calleuses montraient que moi et le travail cétait du déjà vu! Simard ma tendu la main en me disant :
Si tu me serres la pince Eustache, je t'apprendrai tout ce que tu veux savoir pis encore plus au cours de lété qui vient. Tu verras le pays de ton père, La Malbaie, puis le Labrador. Nous irons même jusquà Chicoutimi en remontant la belle rivière Saguenay!
Jai regardé mon père qui ma fait un sourire et jai pensé à ma mère qui se morfondrait tout lété à lidée que je pourrais disparaître dans les eaux du golfe Saint-Laurent, loin delle et de ses bons biscuits à la mélasse. Pis jai aussi pensé à la belle Anathalie Boivin qui mattendait à Prologue. Mais jai pas pu résister à lenvie de voir du pays neuf. Le Labrador! Javais jamais entendu parler de ça! La mer, leau salée, les baleines et les morues! Je verrais enfin doù viennent lhuile de marsouin, la morue sèche, le nacre qui sert à faire des boutons de culotte et livoire de morse avec lequel était fait le crochet à dentelle de ma mère et les touches du piano du seigneur Prologue!
Je suis votre homme, capitaine Simard!
On part demain matin. Présente-toi au lever du soleil à lauberge du Cul-de-Sac, je serai là pour te recevoir!
Jai pas dormi de la nuit. Nous étions chez une cousine de ma mère qui mavait installé sur le banc-lit de sa cuisine dété. Par la fenêtre, je voyais les millions détoiles qui couraient au-dessus de notre vaste monde. Moi aussi, je visiterais le Monde! Enfin! Au moins un nouveau coin du monde! Le Labrador!
Le lendemain, le capitaine était au rendez-vous. Mon père me fit ses adieux rapidement et me demanda de lui écrire si possible avant de rentrer à Prologue en septembre.
Jai fait la connaissance des autres marins: Isidore Tremblay dit Barouette et Flavien Tremblay dit Picoté, Venant LeBreton dit Lalancette et Gaudiose Maltais étaient tous des jeunes hommes, mais chacun avaient déjà deux ou trois saisons de navigation à leur actif. Le grand François Simard et le petit François Fortin étaient des vieux de la vieille. Nicéphore Néron et Justinien Tremblay avaient déjà eu leur propre goélette mais la malchance avait fait que leur Belle Espérance était maintenant à plusieurs brasses de profondeur au large de lîle Anticosti! Néron en avait encore les larmes aux yeux quand il racontait le naufrage de sa Belle Espérance! Pauvre homme! Javoue que si mon Anabelle périssait de la sorte, jaurais du mal à garder les yeux secs, «vinguienne»! Les premières heures du voyage vers La Malbaie furent magnifiques. Le courant nous charriait littéralement comme une plume au vent au-dessus des flots.
Une fois encore, notre conteur cesse de parler. Il prend une bonne pipée et laisse échapper un immense nuage de fumée. Les enfants sont attentifs au moindre de ses gestes. Ils ont hâte d'entendre la suite.
Augustin Lebeau, journaliste
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