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LES CHRONIQUES DE PROLOGUE
Par : AUGUSTIN LEBEAU [ 1851-1852 ]
La criée et les réparations d'honneur

Prologue, dimanche 4 juillet 1852

Aujourd'hui, en ce dimanche ensoleillé, l'église est bondée. Je ne sais par quel enchantement mais la grande majorité des paroissiens sont présents à l'office. Monsieur le curé a fait un très beau sermon sur la nécessité de l'entraide et sur la générosité.

À la sortie de la messe, il y a criée comme d'habitude. Mademoiselle Papineau a perdu un de ses gants, monsieur Lavoie veut louer un de ses chevaux, un autre offre ses services pour les récoltes. Ces criées publiques sont courues par toute la population. Chacun fait ses propres annonces. Mais, on peut aussi demander à Joseph Couture qui s'improvise, sur demande, crieur public.

Léon Simard provoque les hou! hou! de la populace lorsqu'il annonce avoir emprisonné une vache qui mangeait les choux de son potager. Il la rendra à son propriétaire lorsque celui-ci la réclamera et lui paiera les dommages encourus. «On comprend ben comment y est devenu riche, celui-là», lance mon voisin.

Et il ajoute que ceux qui voudront louer sa faucheuse mécanique pour les récoltes pourront s'adresser directement à lui. « À va te peter dans face ta machine du diable», crie un spectateur, provoquant ainsi les rires de la foule.

Il arrive à l'occasion que le promontoire improvisé où doivent monter ceux qui ont des annonces serve de lieu pour des excuses publiques. C'est ce que l'on appelle une «réparation d'honneur». Quand cela arrive, le silence se fait immédiatement, question de bien comprendre les paroles du pauvre repentant. Je dois vous dire que très humiliant et que personne ne fait cela avec gaieté de coeur. Mais il arrive des fois que cela ne se passe pas comme le voudrait la victime qui exige réparation.

Je me souviens d'une fois où Eustache Lavoie avait vertement insulté Léon Simard parce que son étalon avait détruit son jardin. Léo Simard avait poursuivi Eustache en justice, et le juge de paix, Donald Laprise, devant la gravité des offenses, avait condamner le marchand général à une amende de 100 $ ou à des excuses publiques. Orgueilleux, Eustache hésitait à s'exécuter et encore moins à donner un beau 100$ à celui qui était devenu son pire ennemi. Il trouva finalement une façon très élégante de se sortir de ce mauvais pas. Il se présenta avec deux témoins sur le perron de l'église une heure avant la messe et fit sa rétractation en l'absence de curieux qui auraient pu se moquer de sa personne, épargnant ainsi à la fois son amour-propre et son portefeuille. Il respectait la mise en demeure car celle-ci ne précisait pas «après la messe».

Il y a de ça quelques années, l'ainé de Joseph-Marie Gadouas avait livré une corde de bois au notaire David Ménard. Ce dernier s'était appliqué à corder le bois de manière à laisser le moins d'espace possible entre les morceaux, ce qui fit, qu'à la fin, il manquait du bois. Gadouas, qui n'avait pas la langue dans sa poche, choqué par cette mesquinerie, insulta le personnage en le traitant de «grosse vessie jaune». Obligé de se rétracter, Gadouas, le sourire aux lèvres s'exécuta en ces termes :

— Mesdames et messieurs, j'ai traité monsieur Ménard de grosse vessie jaune. Je m'excuse. Je ne sais pas si elle est jaune ou d'une autre couleur, je ne l'ai jamais vue.

Notre digne notaire ridiculisé par un grossier bûcheron s'était vu affublé gratuitement et devant toute la populace d'un surnom qui lui restera jusqu'à la fin de ses jours. Aujourd'hui, le pauvre notaire Ménard, dit Grosse-Vessie-Jaune, a souvent l'occasion de se rappeller sa pingrerie.

Je ne peux m'empêcher de vous en raconter une autre qui est arrivée il y a une dizaine d'année dans la seigneurie d'en face. Un jeune garçon qui avait été éconduit de façon cavalière par une jeune fille rencontra le rival qui avait attiré les bonnes grâces de la jeune demoiselle.

— T'as pas besoin de faire ton frais, lui dit-il, on l'sais que tu vas voir le cul bleu à Latraverse. Le père de la jeune fille

La tirade, faisant allusion au parti politique du père de la jeune fille, parvint aux oreilles de la famille qui demanda réparation. Le père du jeune insolent qui était encore mineur dut s'excuser publiquement. Il le fit en ses termes :

— Mon garçon, Josuas, a dit des affaires pas vraies. Il a dit au magasin d'Eustache et devant témoin que mademoiselle Anicet Latraverse avait le cul bleu. C'est des menteries. La demoiselle a le cul comme les autres.

Le plus drôle, c'est que notre homme, soulagé d'avoir satisfait aux exigences de la réparation d'honneur, ne s'était pas du tout rendu compte de la bévue qu'il venait de commettre. On raconte encore souvent cette histoire dans les soirées, et la bienséance m'ordonne de vous épargner les transformations grivoises que la tirade a subi.

Mais, le perron de l'église est aussi un lieu de rencontre et d'échanges plus discret. Un tel demande conseil à un notable, un autre prend arrangement avec le notaire, un jeune sollicite un emploi auprès d'un bourgeois, etc.

Juste avant que les gens ne se dispersent le shériff Séguin dit LaDéroute attire l'attention de la foule et explique, dans une voie forte et claire, les raisons de sa présence à Prologue. De nombreux murmures de l'assistance accompagnent les phrases de l'homme de loi.

Il raconte qu'il poursuit un filou qui aurait vendu à des bourgeois de Saint-Hyacinthe, des actions d'une fausse compagnie de chemin de fer. L'homme est habile et convainquant. On aurait signalé sa présence par ici. Il profite de la criée pour attirer ses victimes en leur faisant miroiter des gains faciles.

Quant au shériff, il était si discret et ne voulait rien dire, tout simplement parce qu'il tenait à assister incognito à la criée advenant le cas où le brigand, confiant dans sa bonne étoile, fasse une nouvelle tentative. Il l'aurait arrêté illico et mené directement en prison. Mais, j'ai l'impression que ce dernier a eu vent de sa présence. De toute façon, s'il tente quoi que ce soit, pas besoin du shériff pour lui mettre la main au collet. Un village averti en vaut deux...

Mais, j'ai l'esprit ailleurs! Les filous et les voleurs de grands chemins ne m'intéressent pas. Je me dis que tant qu'il y aura des gens cupides et ignorants cherchant à faire un gain facile sans y mettre le labeur nécessaire, il y aura des escrocs pour les soulager de leurs biens. Ma curiosité satisfaite, je fuis ce lieu de brouhaha.


Augustin Lebeau, journaliste

La grange Yankee
et
l'enclos des chevaux.
La résidence du juge de paix.

Donald Laprise

Chez Donald Laprise

La chambre des enfants transformée en chambre d'amis.
Chez Donald Laprise
Percepteur seigneurial

Le bureau

Chez Donald Laprise

Le salon de la résidence.