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LES CHRONIQUES DE PROLOGUE
Par : AUGUSTIN LEBEAU [ 1851-1852 ]
L'histoire du moulin seigneurial

Prologue, mardi 6 juillet 1852

Je suis encore chez mon ami Magloire. Nous avons passé une bonne partie de l'avant-midi à parler de «banalité». Ne vous méprenez pas! Il ne s'agit pas de propos sans importance mais bel et bien d'un monopole que tout seigneur possède.

En parlant de cette question fort sérieuse, Magloire et moi avons retracé les baux que son grand-père et par la suite son père avaient passés avec le seigneur de Prologue (père) et qu'il garde précieusement dans un coffre sous clef.

La banalité donne au seigneur le privilège exclusif de construire des moulins à farine dans l'étendue de son fief et tous les censitaires sont contraints de faire moudre leurs grains de consommation domestique au moulin «à peine de confiscation des dits grains et d'amendes arbitraires». Tout ça c'est écrit dans les contrats de concession et, le taux du droit de mouture ici dans la seigneurie, à notre connaissance, a toujours été fixé au quatorzième minot. Ça veut dire que l'habitant garde les treize premiers minots et que le seigneur garde le quatorzième. Puis on recommence.

Je peux vous dire que ce taux n'est pas le même partout. Il y a des endroits, autant dans les anciens terroirs que dans les nouveaux où il est plus élevé. Je peux vous dire aussi, si je me fie aux dires d'un ami américain, que dans certains coins des E-U., malgré le fait que là-bas le régime seigneurial n'existe pas et qu'il y ait libre concurrence entre les différents propriétaires de moulins, le taux perçu par les meuniers correspondrait, si on le convertissait à notre système, au douzième minot.

Tout ça pour vous dire que ce n'est pas facile de savoir ce qui est le mieux pour les habitants. Puis il faut comprendre que ce qui fait l'affaire des uns ne fait pas nécessairement l'affaire des autres. Que ce soit le seigneur, le bourgeois ou le meunier, il faut croire qu'en bout de ligne, c'est toujours l'habitant qui est pris au piège.

Magloire me dit que dans un pays où il y a libre concurrence, un propriétaire de moulin ne pourrait pas avoir un moulin qui tombe en ruine vu que les gens iraient faire moudre leurs grains ailleurs. Il est certain qu'ils iraient au moulin situé à proximité de leur terre; ils ne feraient pas des lieues et des lieues inutilement.

La proximité, la qualité des farines produites par le meunier et le prix rattaché à la mouture seraient des aspects dont tout habitant qui se respecte tiendrait compte. Après tout, malgré leur manque d'instruction, la plupart savent faire la part des choses et il est certain que le gros bon sens les guiderait dans leur choix.

Même dans notre système il y a bien des façons de faire. Ici, comme pour cette seigneurie dont je vous ai fait mention, les seigneurs ont confié la construction de leur moulin banal à un maître-charpentier et constructeur de moulins à farine, originaire de la Jeune Lorette. Le bonhomme était considéré comme un expert dans la construction de ce genre de bâtiment et m'est d'avis que le seigneur Prologue père ne voulait pas lésiner sur la qualité de la construction.

Magloire m'a fait lire ce marché passé devant notaire il y a de cela bien des années. L'entrepreneur de moulin devait faire tous les ouvrages de charpenterie, menuiserie, couverture, maçonnerie, ferrurerie, vitrerie et tout ce qu'il convenait de faire pour la construction entière d'un moulin à eau.

D'après ce document, le seigneur Prologue père s'était engagé à défrayer la majeure partie des coûts de construction du moulin et de ses dépendances et à verser une somme de 2,000 livres à l'entrepreneur une fois les ouvrages complétés.

Magloire, tout excité, sort du dessous de la pile de documents un devis de cette première construction. Le plan poussiéreux est magnifique. Dire que c'est le grand-père de Magloire qui a fait sa marque au bas de ce contrat.
— Aie! Magloire! Comment se fait-il que ton grand-père, qui n'était pas le constructeur, ait ben pû faire sa marque au bas de ce document.

Magloire me fit un merveilleux sourire. Il est évident que ma question lui faisait plaisir vu qu'il avait une réponse toute prête à me donner.

— Mon grand-père, dit-il, c'est la clef de notre métier dans la famille. Il s'était engagé comme ouvrier auprès de ce constructeur puis, peu à peu, il s'est intéressé au métier et a demandé de faire son apprentissage auprès du bonhomme qui s'était également fait accordé un bail d'exploitation de 6 ans de ce nouveau moulin.

J'admirais les plans de ce premier moulin depuis quelques minutes.

— Magloire! dis-je, ce premier moulin à farine actionné par l'eau était fort modeste si on le compare au bâtiment d'aujourd'hui.

— Ouais, dit-il! Mais tu vois, le corps principal du moulin était déjà imposant. Il comprenait deux étages avec solage, pignons et cheminée en pierres. À ses débuts, il comptait seulement une moulange mais il était aménagé de manière à en recevoir facilement une seconde.

— Couc donc Magloire! qu'est-ce qui a décidé le seigneur à agrandir ce premier bâtiment?

— Ben voyons, mon ami, un homme savant comme toi devrait savoir cela. C'est pourtant ben simple. Il y avait de plus en plus d'habitants dans la seigneurie et j'peux dire qu'ils faisaient des p'tits; c'est cette croissance de la population qui a nécessité de nouveaux aménagements. Il fallait donc augmenter la capacité de production du moulin. C'est à cette époque que les ouvriers ont creusé un canal assez large et profond pour fournir l'eau suffisante pour faire tourner deux moulanges à farine en toutes saisons, même quand le ruisseau et la rivière sont à leur plus bas niveau. Pis, il y avait aussi des réparations à faire à l'ancien bâtiment et le seigneur a profité de l'occasion pour refaire à neuf les roues, rouettes, lanternes et leurs épieux . Pis le seigneur Prologue avait également commandé un nouveau bluteau qui fut installé peu après ces réparations.

Puis Magloire fit silence un bon moment. Je savais qu'il cherchait dans ses souvenirs d'enfant.

— Je me souviens, dit-il, en rompant son silence, d'une histoire que mon grand-père m'a raconté au sujet de ce canal et des réparations du moulin. Le seigneur Prologue père s'était engagé auprès du menuisier à accepter tous les frais de menuiserie, à lui livrer tout le bois nécessaire aux travaux du moulin et du canal et à lui fournir 200 journées de corvée. Il paraît que les habitants ont grogné fort et bougonné durant toute la durée des travaux. Il a même eu un charivari pour faire connaître au seigneur le mécontentement populaire. Mais, comme il y en avait beaucoup qui n'avait pas payé leurs redevances seigneuriales depuis plusieurs années, il faut croire qu'ils n'avaient pas vraiment le choix. En travaillant à la corvée ils ont pû effacer leurs dettes envers le seigneur.

Tout en écoutant Magloire, je m'attardais maintenant sur un nouveau document.

— Ce que tu tiens là, me dit Magloire, c'est le premier bail de location du moulin passé par mon grand-père; un bail pour 9 ans. Comme tu peux lire, il devait remettre au seigneur, à tous les trois mois, les deux-tiers des moutures et la moitié des revenus du bluteau. Quelques mois avant l'échéance de ce bail, le procureur seigneurial, qui administrait la seigneurie en l'absence du seigneur Prologue et de sa famille parti dans les Europes renouvella pour huit ans la location du moulin banal à mon grand-père. Le seigneur, avant son départ lui avait recommandé, vu sa grande satisfaction du travail de mon grand-père, d'ajouter au contrat qu'il s'engageait à lui livrer 20 minots de blé la première année du bail puis 25 minots les années suivantes afin de couvrir les coûts inhérents au déglaçage du moulin.

— Pis, la vie passe et passe encore. Et les années s'accumulent. Et mon père a fait son apprentissage à son tour! Pis, le vieux seigneur est décédé et ses héritiers ont renouvellé la location du moulin à mon père. Il a d'abord signé une entente de 12 ans. A l'instar des baux précédents il devait remettre les deux tiers des moutures au seigneur, mais cette fois les paiements devaient s'effectuer à tous les mois. Les seigneurs étaient toujours responsables des grosses réparations du moulin. L'entretien régulier et les réparations mineures incombaient à mon père.

— Je vois, je vois dis-je, comme hypnotisé par tout ce temps qui coulait entre mes mains. Comme hynoptisé par ces vieux documents qui se racontaient.

Magloire me sortit de mes réflexions et il ajouta :

— Et le temps passe, et le temps passe et je fais mon apprentissage auprès de mon père. Aujourd'hui c'est moi qui s'occupe du grain de nos habitants! Je suis fier de mon travail, car le pain, c'est le pain! C'est la vie!


Augustin Lebeau, journaliste

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