Le moulin seigneurial

Plusieurs ruisseaux descendent les flancs de la montagne du Solitaire. Le plus gros et le plus important est le ruisseau du Moulin qui coupe la seigneurie en deux. Il traverse les terres du domaine et les emplacements du village pour terminer sa route à la pointe aux Bleuets. C'est le ruisseau sur lequel est construit le moulin banal.

À l’origine, le corps principal du moulin était déjà imposant. Il comprenait deux étages avec solage, pignons et cheminée en pierres. À ses débuts, il comptait seulement un moulage mais il était aménagé de manière à en recevoir facilement un second.

Le seigneur a décidé d’agrandir ce premier bâtiment parce qu’il y avait de plus en plus d'habitants dans la seigneurie. Il fallait donc augmenter la capacité de production du moulin. C'est à cette époque que les ouvriers ont creusé un canal assez large et profond à même le ruisseau du Moulin pour fournir l'eau suffisante pour faire tourner deux moulages à farine en toutes saisons, même quand le ruisseau et la rivière sont à leur plus bas niveau. Puis, il y avait aussi des réparations à faire à l'ancien bâtiment et le seigneur a profité de l'occasion pour refaire à neuf les roues, rouettes, lanternes et leurs épieux. Puis le seigneur Prologue avait également commandé un nouveau blutoir qui fut installé peu après ces réparations.

Une histoire dont tous les anciens se souviennent concerne le creusement du canal et les réparations du moulin. Le seigneur Prologue (père) s'était engagé auprès du menuisier à accepter tous les frais de menuiserie, à lui livrer tout le bois nécessaire aux travaux du moulin et du canal et à lui fournir 200 journées de corvée. Il paraît que les habitants ont grogné fort et bougonné durant toute la durée des travaux. Il y a même eu un charivari pour faire connaître au seigneur le mécontentement populaire. Mais, comme il y en avait beaucoup qui n'avaient pas payé leurs redevances seigneuriales depuis plusieurs années, il faut croire qu'ils n'avaient pas vraiment le choix. En travaillant à la corvée, ils ont pu effacer leurs dettes envers le seigneur.

Aujourd’hui, c’est un moulin en pierres des champs à trois étages. Le troisième étage est comme un grenier où est entreposés planches, outils de travail et autres objets divers. Benoît et Magloire Martin dit Tudor qui exploitent le moulin espèrent bien, un jour, pouvoir y installer la machinerie d’un moulin à carder.

Le deuxième étage contient les meules et accessoires et la salle des habitants. Le premier étage contient les engrenages et machinerie.

La banalité (droit de mouture)

C’est un droit que les marchands (comme Eustache Lavoie) et les paysans (comme Alcide Tremblay) contestent beaucoup car cela donne au seigneur deux droits: premièrement, il est le seul à pouvoir bâtir un moulin à farine dans sa seigneurie; deuxièmement, il force les censitaires à aller faire moudre leurs grains à ce moulin et à payer pour cela un quatorzième des grains qui sont moulus. On appelle cela le droit de «mouture».

Le problème ce n’est pas trop le paiement mais le fait que les gens sont obligés d’utiliser le moulin même s’il est en mauvais état et donne une mauvaise farine. Ce qui est souvent le cas puisque les gens ne peuvent aller ailleurs. Heureusement, les habitants de Prologue sont gâtés car ils disposent d’un moulin en bon état. Je précise que l’obligation de faire moudre son grain au moulin du seigneur appelé dès lors le «moulin banal» ne porte que sur les grains que les censitaires consomment et non sur ceux qui sont vendus.

Bail à ferme du moulin et système seigneurial

Dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, sous l'administration du seigneur Aristide Prologue, les moulins à scie et à farine ont été affermés. Au début du XIXe siècle, le seigneur Gonzague Prologue a affermé à moitié profit, ces mêmes moulins (moulin à farine et moulin à scie).

Du temps du père de Magloire, le meunier avait charge d'entretenir la propriété du seigneur Prologue. Encore aujourd'hui, les conditions du bail de Magloire l'obligent au même entretien.

La banalité donne au seigneur le privilège exclusif de construire des moulins à farine dans l'étendue de son fief et tous les censitaires sont contraints de faire moudre leurs grains de consommation domestique au moulin sous peine de confiscation des dits grains et d'amendes arbitraires. Tout ça est écrit dans les contrats de concession et, le taux du droit de mouture ici dans la seigneurie, à notre connaissance, a toujours été fixé au quatorzième minot. Ça veut dire que l'habitant garde les treize premiers minots et que le seigneur garde le quatorzième. Puis on recommence.

Magloire conserve précieusement le premier bail de location du moulin passé par son grand-père; un bail pour neuf ans. Dans ce bail, il est stipulé qu’il devait remettre au seigneur, à tous les trois mois, les deux tiers des moutures et la moitié des revenus du blutoir. Quelques mois avant l'échéance de ce bail, le procureur seigneurial, qui administrait la seigneurie en l'absence du seigneur Prologue et de sa famille partis en Europe renouvela pour huit ans la location du moulin banal à son grand-père. Le seigneur, avant son départ, lui avait recommandé, vu sa grande satisfaction du travail du meunier, d'ajouter au contrat qu'il s'engageait à lui livrer 20 minots de blé la première année du bail puis 25 minots les années suivantes afin de couvrir les coûts inhérents au déglaçage du moulin.

Puis, la vie passe et passe encore. Et les années s'accumulent. Et le père de Magloire a fait son apprentissage à son tour! Puis, le vieux seigneur est décédé et ses héritiers ont renouvelé la location du moulin au père de Magloire. Il a d'abord signé une entente de 12 ans. À l'instar des baux précédents, il devait remettre les deux tiers des moutures au seigneur, mais cette fois les paiements devaient s'effectuer à tous les mois. Les seigneurs étaient toujours responsables des grosses réparations du moulin. L'entretien régulier et les réparations mineures incombaient à son père.

Et le temps passe, et le temps passe et Magloire et Benoît ont fait à leur tour leur apprentissage auprès de leur père.

Aujourd’hui, Magloire rêve d’épouser madame Angélique Hamelin et de s’associer avec elle. Il s’occuperait de moudre la farine et elle verrait à faire des pains de toutes sortes. Il reconstruirait sur le site de la vieille boulangerie qui tombe en ruine, une boulangerie moderne telle que décrite dans un des tomes du périodique la Maison Rustique du XIXe siècle. À son avis, que souhaiter de mieux que mariage et association d’un meunier et d’une boulangère. Cette vieille boulangerie qui tombe en ruine était le rêve de son père. Il l’avait construite sans aide car tous croyaient que l’affaire était vouée à la ruine... et, de fait, l’affaire a bien failli le ruiner.

Augustin Lebeau, qui a beaucoup voyagé, prétend que ce taux n'est pas le même partout. Il y a des endroits, autant dans les anciens terroirs que dans les nouveaux où il est plus élevé. Dans certains coins des États-Unis, malgré le fait que là-bas le régime seigneurial n'existe pas et qu'il y ait libre concurrence entre les différents propriétaires de moulins, le taux perçu par les meuniers correspondrait, si on le convertissait à notre système, au douzième minot.

Magloire pense que ce n'est pas facile de savoir ce qui est le mieux pour lui et les habitants. Puis, il faut comprendre que ce qui fait l'affaire des uns ne fait pas nécessairement l'affaire des autres. Que ce soit le seigneur, le bourgeois ou le meunier, il faut croire qu'en bout de ligne, c'est toujours l'habitant qui est pris au piège.

Magloire pense que dans un pays où il y a libre concurrence, un propriétaire de moulin ne pourrait pas avoir un moulin qui tombe en ruine vu que les gens iraient faire moudre leurs grains ailleurs. Par ailleurs, il est certain qu'ils iraient au moulin situé à proximité de leur terre; ils ne feraient pas des lieues et des lieues inutilement.

La proximité, la qualité des farines produites par le meunier et le prix rattaché à la mouture seraient des aspects dont tout habitant qui se respecte tiendrait compte. Après tout, malgré leur manque d'instruction, la plupart savent faire la part des choses et il est certain que le gros bon sens les guiderait dans leur choix.

Magloire est conscient que même dans notre système il y a bien des façons de faire. Ici, comme dans la seigneurie de la Gâtine, les seigneurs ont confié la construction de leur moulin banal à un maître-charpentier et constructeur de moulins à farine. Le bonhomme était considéré comme un expert dans la construction de ce genre de bâtiment et il paraît que le seigneur Prologue père ne voulait pas lésiner sur la qualité de la construction.

Magloire conserve toujours ce vieux marché passé devant notaire il y a de cela bien des années. L'entrepreneur de moulin devait faire tous les ouvrages de charpenterie, menuiserie, couverture, maçonnerie, ferronnerie, vitrerie et tout ce qu'il convenait de faire pour la construction entière d'un moulin à eau.

D'après ce document, le seigneur Prologue père s'était engagé à défrayer la majeure partie des coûts de construction du moulin et de ses dépendances et à verser une somme de 2,000 livres à l'entrepreneur une fois les ouvrages complétés.

Magloire possède également un devis de cette première construction. Le plan poussiéreux est magnifique. Malgré qu’il ne fut pas le constucteur de moulin choisi par le seigneur, c’est pourtant le grand-père de Magloire qui a fait sa marque au bas de ce contrat. La raison en est simple. Il s'était engagé comme ouvrier auprès de ce constructeur puis, peu à peu, il s'est intéressé au métier et a demandé de faire son apprentissage auprès du bonhomme qui s'était également fait accordé un bail d'exploitation de six ans de ce nouveau moulin. Ce premier moulin à farine actionné par l'eau était fort modeste si on le compare au bâtiment d'aujourd'hui.

Magloire projette d'acheter le moulin à farine advenant l'abolition du régime seigneurial et d’y installer, en plus, la machinerie moderne d’un moulin à carder.